Essaouira avait un cinéma, elle en avait même deux : le Scala et le Rif qui se partageaient la programmation. Du Scala, créé dans les années quarante par David Kakon, les "anciens" se souviennent très bien.
C'est avec émotion qu'ils se rappellent de ce qui fut selon eux le seul et le premier "vrai cinéma" d'Essaouira. Tous racontent : l'entrée face à l'escalier, les fauteuils au pied de l'écran, le balcon, les loges où les plus nantis avaient leurs places, et le petit café où l'on sirotait une limonade et achetait quelques cigarettes après la séance. A moins de deux dirhams la place, on se rendait au Scala entre amis pour y passer l'aprés-midi entier : deux films, un entracte, et le temps qui passait bien vite. "Quatre heures c'était trop court".
Femmes, hommes et enfants gonflaient la file d'attente devant le guichet où les tickets se vendaient comme des petits pains. Si bien qu'on revendait parfois les places du cinéma sous le manteau pour plus de dix fois leur prix.
Une ouverture sur le monde
A l'affiche, les westerns, les classiques du cinéma français, de Bollywood et les productions égyptiennes étaient autant de promesses d'évasion. Aujourd'hui, les "habitués" du Scala égrènent volontiers les noms de ceux qui les firent rêver, rire ou pleurer : John Wayne, Henry Fonda, Clarke Gable, Rita Hayworth, ou encore Jean Gabin et Fernandel pour les plus français d'entre eux... Dans les yeux de ces cinéphiles on devine une grande nostalgie, mais aussi la fierté d'avoir connu l'époque d'un cinéma populaire à Essaouira. Tous rendent hommage à la gloire d'un lieu et d'un état d'esprit. Car le cinéma n'était pas seulement un lieu de divertissement, c'était aussi une ouverture sur le monde. D'ailleurs pour certains la langue française s'apprenait sur les banquettes du Scala, répétant les dialogues et rejouant les meilleures scènes.
Personne n'imaginait alors qu'avec l'arrivée de la télévision, les Souiris déserteraient les salles obscures pour rejoindre leurs salons. Revendu puis délaissé, le Scala périclita pour finalement fermer ses portes il y a une vingtaine d'années.
En écoutant leurs témoignages, on partage aisément les regrets de ces habitants orphelins de leur cinéma. Pourtant chaque entretien s'achève sur une même note d'espoir, et le rêve qu'un jour à Essaouira un nouvel établissement reprenne le flambeau du Scala, et permette aux passionnés du grand écran de renouer avec le "vrai" cinéma, d'hier et d'aujourd'hui.
Texte Alice Joundi
Photo DR