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A Essaouira et nulle par ailleurs

Par: Nathalie PERTON  

FESTIVAL GNAOUA Dimanche 17 mai se clôturait la 18 ème édition du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d'Essaouira sur la place Moulay Hassan. On en a plein les oreilles, plein les yeux, plein la tête et surtout plein le cœur et l’âme. On le sait, on a vécu quelque chose d’unique et cela se passe nulle part ailleurs qu'à Essaouira.

Des fusions et des instants inédits

La soirée de clôture ce dimanche nous a offert un moment de musique exceptionnel, grandiose ; une fusion comme il en existe peu ; celle de Karim Ziad et Maâlem Mahmoud Guinéa ; un concert qui a duré plus de trois heures. La soirée ayant débuté par un superbe duo formé par Karim Ziad à la batterie et Omri Mor au piano, suivi d'un jaillissement d’influences brésiliennes, gnaoua, reggae, orientales et même de musique de l’Europe de l’est en présence de l’accordéoniste Saïd Abdelaoui, de Jauk le Gnaoui blanc et de de Tao Elhrlich aux percussions.
Maâlem Mahmoud Guinéa a joué généreusement plus de deux heures offrant au public souiri un concert vibrant et inoubliable. Un grand moment, un moment qui semblait même retentir dans la grande Histoire des Gnaoua à Essaouira, surtout lorsque le public a assisté, extrêmement ému, à la sortie de scène de Mahmoud Guinéa donnant son guembri à Houssam, son fils, le désignant ainsi comme son digne successeur. Une émotion qui s'entend car Mahmoud est une véritable star à Essaouira et sur la scène Gnaouie, nous savons ce qu’il représente, l’immense savoir qu’il a transmis, le symbole des racines africaines, le patrimoine immatériel qu'il incarne à travers son histoire et ses chants.

Nous avons vu aussi Leila Shahid (ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union Européenne), fan inconditionnelle de ce festival, danser et être émue comme tous à cet instant-là. 
Cela s’est passé ici et nulle part ailleurs, à Essaouira. 

Rencontrer une star internationale autour d'un verre de thé

On a vu : des artistes internationaux parcourir des milliers de kilomètres pour tenter l’expérience de jouer avec des musiciens gnaoua. Au-delà des langues, de l'écriture, des dogmes musicaux, ils sont venus travailler ensemble et créer : une rareté dans le monde de la musique qui se passe ici chaque année et depuis 18 ans à Essaouira.

Des stars qui se sont données avec une grande générosité : Salif Keita, Tony Allen…  On citera aussi Kenny Garett pour l'envolée jazzy en connexion avec le public même si le fait qu'il n'ait pas joué le jeu avec l'excellent maâlem Hassan Boussou nous a tous surpris. Ce dernier étant malgré tout remonté sur scène ravir ses fansPour certains ils ont même été jusqu’à honorer le public comme Salif Keita remerciant les marocains de leur accueil et de leur "sincérité humaine." On les a retrouvés sur le plateau de l’Arbre à palabres où ils ont joué le jeu, chantant a cappella offrant à l'assistance des joyaux ; ces gens qui se promènent d’habitude avec une cohorte de journalistes, de photographes, parfois même des garde du corps ; sont venus à la rencontre des Gnaoua et de leur public, partager un thé sur une terrasse d'Essaouira. 

Cela s’est passé ici et nulle part ailleurs.

Le métissage et la diversité des générations, des savoirs et des talents

On a vu : le libre accès à la culture, la grande, la scientifique, celle qui vous fait évoluer irrémédiablement. Des jeunes et des familles participer avec enthousiasme aux expériences métaphysiques de Jauk le Gnaoui blanc; dans un décor de désert féérique et de percussions magiques; ils sont venus voir et sentir le rythme, pour un voyage au-delà des mots ; nous montrant le chemin vers le rythme intrinsèque de notre cœur, de notre corps et de l’univers.
On a vu Kenny Garett enchaîner une foule entière à John Coltrane et Sony Rollins, inspiré, virtuose.
On a vu plusieurs fois à plusieurs endroits une musique sacrée, une musique transcendante. Les rythmes du guembri ; les ragas indiens de Humayun ; la musique soufie, les Issaoua et les Hmadchas, et les passerelles qu’on empreinte, via le chemin des instruments pour y accéder.
On a entendu deux générations fredonner ensemble les poèmes chantés d'Aziz Sahmaoui. Comme toujours pendant ce festival, on rencontre la fraternité entre les générations, comme cette grand-mère et ses petits enfants assistant ensemble aux concerts. On a vu une foule cosmopolite et plurielle chanter les refrains d'Hindi Zahra, retenant d'elles ses paroles amazigh comme son blues cosmopolite. 
On l'a vu ici et nulle part ailleurs qu'à Essaouira.

Au- delà de nos différences

On a vu. La prière le vendredi, la mosquée débordant jusque sur la place et les adeptes du festival croisant les fidèles, librement. On a vu la musique transcender les sempiternelles différences culturelles ou religieuses ; la vraie mixité, d’opinion, d’âge, de sexe, de couleur, de croyance, de statut.
On a vu cela ici, au Maroc, à Essaouira ; terre d’Islam dont l'hospitalité et la tolérance ne semblent jamais menacées. On a pu marcher, femme seule au milieu de la nuit, dans les ruelles sombres et étroites au sortir de la Zaoïua des Issaoua, sans jamais craindre d'être importunée. Une autre quiétude que le festival Gnaoua et Musiques du Monde d'Essaouira peut s’enorgueillir de nous l'offrir. 
Cela se passe ici et nulle part ailleurs, à Essaouira

L'art de tous à l'initiative des femmes

On a vu la sécurité, la protection civile, la police, omniprésente, jusqu'à l'entrée de chacune des scènes du festival, au détour de chaque rue; vigilante et veillant au bien-être des festivaliers.
On a également vu des femmes. Celles, exemplaires, du Forum "Afrique à venir" ; et l'élan qu'elles savent susciter par leurs expériences et leurs témoignages. Des femmes plus discrètes, que vous n’avez pas remarquées mais qui pourant étaient présentes, partout. Car si l’on peut regretter le manque de "stars" féminines sur scène, il faut se rappeler que nous avons d’autres stars féminines qui ne sont que rarement applaudies. Celles par qui tout cela est possible.
Rappelons si besoin est que ce festival a été créé à l'initiative d'une femme, Neila Tazi, directrice de l'événement depuis 18 ans, présente et discrète chaque jour à de multiples endroits ; elle et son équipe composée de nombreux visages féminins que l'on voit tous les ans dans la foule, attentives et affairées, veillant à ce que tout se passe au mieux. Véritables "ouvrières" qu'on aimerait pouvoir toutes citer, elles s'attellent à la logistique, aux relations presse et à l'accueil des artistes. On pense aussi à Touria Bourouissa et à Emmanuelle Honorin qui avec l’Arbre à Palabres a créé un magnifique tremplin de parole exigeant mais ouvert, digne des plus grandes émissions de radio. Tout cela cousu et tissé par des femmes, dans un Maroc que d'autres jugent rétrograde.
On a vu ça à Essaouira et nulle part ailleurs.

Et tant de symboles encore

On a vu le jeune Miguel, frêle et tremblant, les yeux plein de larmes, racontant le voyage qu’il avait fait depuis Mexico pour voir sa star préférée : Salif Keita, heureux de le rencontrer enfin à l’Arbres à Palabres sur la terrasse de l'Institut Français d'Essaouira. 
Et Miguel nous a dit : "Je n’ai jamais vu ça, des centaines de personnes au diapason de la musique ; toutes générations confondues, dans un festival qui réunit la culture profonde et si populaire et des stars internationales. Des gens libres et accueillants, qui m'ont ouvert la porte. La possibilité des échanges. Mon rêve réalisé de rencontrer Salif Keita. Vous m’avez ouvert les portes. Je vole. Je rêve. Je n’avais jamais vu ça nulle part ailleurs ; qu’à Essaouira."

Texte Nathalie Perton
Photo Alice Joundi